La Route de l'Eau

Voyage d'un an autour des plus grandes mers de l'Est de l'Europe et d'Asie centrale, à bord d'une Citroën Ami6.

dimanche, octobre 29, 2006

Europa

En quittant la Russie, nous étions impatients de rejoindre notre première mer depuis 4 mois : la Baltique. Les côtes estoniennes s’étirent tout le long de cette mer nordique et une fois la frontière passée nous n’avons pas tardé à l’apercevoir, et à nous glisser jusqu’à une plage pour l’admirer de plus prés. Malheureusement même si nous aurions bien fait quelques brasses, sa température à cette saison n’invite pas à la baignade … Sauf si l’on est russe au sang chaud (nous avons vu un papy se baigner dans le fleuve a St Petersburg !)

Nous nous sommes contentés d’une petite balade sur la plage, songeant qu’autrefois ici poussait une vaste forêt ! Lorsque la mer s’est avancée noyant les terres, elle a maintenu prisonnières les résines des arbres, qui se sont figées devenant minérales. Ainsi se formait l’Ambre de la baltique, une pierre dont les teintes vont du jaune à l’orange sombre en passant par le vert. Les font marins en sont très riches et la pierre façonnée en bijoux de toutes sortes, se retrouve dans les boutiques de St Petersburg à Riga.

Mais le plus beau bijou d’Estonie est certainement le cœur de sa capitale, Tallinn. En pénétrant dans sa citadelle, on fait un bond dans le passé et l’on se retrouve subitement en pleine époque médiévale. La citée, parfaitement conservée a su garder tout son cachet et l’on se plait à vagabonder entre porches et ruelles au milieu des vieilles pierres.
Ce voyage au temps des vikings est encore accentué par les tenues moyenâgeuses des commerçants, et les décors authentiques des échoppes qui vous transportent littéralement en plein décor de film.



























La beauté du centre historique de Tallinn, qui remonte au Xème siècle, lui a permis d’être inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Nous sommes tombés sous le charme du lieu, encouragés par l’accueil chaleureux de ses habitants, et par la vue imprenable sur les remparts que nous offrait notre fenêtre de chambre…



Ce fut une bien agréable surprise car nous ne comptions faire halte à Tallinn que pour publier le blog et faire un peu de mécanique l’esprit tranquille, libérés enfin de la contrainte des visas.
Nous étions en effet arrivés en territoire européen, les pays baltes faisant partie de la Communauté Européenne depuis 2004. Ils n’utilisent pas encore l’Euro et les trois pays possèdent une monnaie et une langue différente, ce qui ne facilite pas les choses pour le voyageur … Cependant presque tous comprennent le russe, suite à leur long rattachement à leur influent voisin. Après avoir été occupés par les danois puis les suédois, ils firent partie de la Russie pendant de nombreux siècles, de 1795 à la fin de la première guerre mondiale. Nouvellement indépendants à la fin des conflits, ils ont été annexés par l’Union Soviétique dés le début de la seconde guerre mondiale et n’ont retrouvé leur autonomie qu’en 1990, au moment de l’effondrement du bloc. Aujourd’hui, malgré le regard critique de la Russie, la volonté des pays baltes est de s’ancrer définitivement au sein du monde européen.

Après cette page d’histoire, nous quittâmes la ville un peu à contre cœur, sans nous douter que le prochain bivouac serait encore fabuleux. Il fallu moultes tentatives pour se rapprocher du bord de mer avant de dénicher un petit coin forestier bordé de roseaux. Au loin le soleil se couchait sur la mer, nous offrant une fois de plus ses superbes lumières, faisant briller la roselière comme un rivage d’or.

Mais tel un kaléïdoscope, la nature nous réservait un tout autre plumage au petit matin, et dans la douce brume, les phragmites apparurent revêtus d’un habit de givre. Empênés de glace, les plumeaux des roseaux brillaient dans la lueur des pales rayons matinaux.
















Malgré la fraicheur de l’air l’atmosphère s’était sensiblement adoucie depuis la Russie, mais nos pauvres trois chevaux ne semblaient pas se remettre d’un rhume sibérien ! Ils « éternuaient» par intermittence et nécessitaient une visite du Docteur Steph ! Il procéda à une intervention chirurgicale sous anesthésie sur le corps du « carburator ». L’opération se déroula sans douleur et la patiente se réveilla péniblement vers midi. Elle sembla récupérer assez rapidement et notre docteur l’encouragea à une rééducation immédiate en la lançant vers la frontière Lettonienne. Se félicitant de son diagnostique, il ne tarda pas à convenir que son intervention n’avait rien changé à l’irrégularité du galop de nos trois chevaux … ! Mais cela ne les empêchant pas d’aller d’un bon trot, nous gageâmes qu’ils marcheraient bien jusqu’à St Didier ! Et encourageant notre fidèle Ami 6, nous traversâmes les trois pays baltes, attentifs à notre monture mais sans trop d’inquiétudes.

Nous aurions aimé suivre le littoral jusqu’à la Pologne, mais pour cela il nous aurait fallu un autre visa russe !
Et oui, un visa pour pouvoir traverser un tout petit bout de Russie, exilée, une enclave au bord de la mer Baltique, entre la Lituanie et la Pologne. Cette zone est la région de Kaliningrad, deux fois grande comme le Luxembourg. Il ne reste ainsi qu’un tout petit passage, entre ce morceau de Russie et la Biélorussie, un « goulet » qui permet de traverser en restant en Europe … Encore un curieux découpage de frontières…
Ces fameuses frontières que nous avons passées entre les 3 « baltes » sans même couper le moteur, et sans même un coup de tampon sur le passeport ! Presque un peu décevant d’ailleurs, car un « traveller » est toujours très fier d’exhiber la grande quantité de tampons de son passeport ! Mais à ce que l’égo aura perdu, le trajet aura gagné en temps car il faut reconnaitre qu’on a parfois passé jusqu’à une journée complète dans certaines douanes …
Ainsi avant de traverser la Lituanie par l’intérieur des terres, nous avons fait nos adieux à la mer Baltique en Lettonie, pour un dernier pique-nique sur la plage… La Baltique, que nous ne n’imaginions pas voir en quittant la France, sera la plus septentrionale de toutes les mers côtoyées durant ce voyage.


Continuant suivant le cap au Sud nous entrâmes en Pologne, avec la joie de retrouver pour la première fois un pays que nous avions déjà visité ensemble, trois ans auparavant. Mais nous fûmes assez surpris de le découvrir changé par un brusque développement économique. La raison en est simple, dans ce court laps de temps, la Pologne a intégré l’Europe, la même année que les pays baltes. Ainsi les infrastructures routières sont bien meilleures, les stations essences toutes neuves fleurissent le long des routes ainsi que les cafétérias parfois même équipées d’internet ! On se sent bien loin des petits « Pectopah » familiaux des routes sibériennes où l’on vous servait le borsh préparé dans la cuisine attenante au bar …
Cependant on retrouve quand même sur certaines routes les longues ornières dans le bitume dues aux camions, si typiques de la Pologne, et sa riante campagne si verte et si belle. Les paysages font un peu penser à la Roumanie, à la différence prés qu’ici tout est propre, pas un plastique qui traine et cela fait plaisir de retrouver une nature enfin respectée.


Et c’est dans une des plus belles régions de Pologne que notre route devait nous conduire : la Mazurie. Cet endroit situé au Nord Est est aussi appelé le « Pays des mille lacs » car on ne compte pas moins de 4000 lacs et étangs, reliés entre eux par des canaux et des rivières.
Une pause pêche et ornithologie s’imposait forcément !
Et nous avons eu la chance de dénicher un grand lac si séduisant qu’il nous a retenus deux jours sur ses rives.


L’endroit ne pouvait pas être mieux choisi : un joli ponton s’avançait sur l’eau et une tonnelle avait même été aménagée autour d’une table et d’un barbecue.
Nous avons eu tôt fait de sortir la canne à pêche, les jumelles et la popotte et nous nous sommes installés pour le plus confortable des bivouacs que nous ayons jamais eu.
Le barbecue devant la petite table nous donnait l’impression d’avoir une vraie cuisine et nous avons même mitonné une compote maison, dessert de luxe en bivouac !
De plus le lac nous offrait l’eau en abondance pour la cuisine, la vaisselle, et la toilette détail dont on apprécie l’importance que lorsque l’on ne possède plus l’eau courante …
Finalement, la sensation de confort tient à peu de choses lorsque l’on vit simplement depuis des mois.

Malheureusement la pêche ne fut pas aussi abondante qu’en Mongolie : après avoir lancé la ligne tout l’après-midi, nous n’avons pu nous régaler que de deux petits poissons !
Mais cela n’a pas découragé notre vaillant pêcheur car le lendemain matin, Stéphane déterminé reprenait déjà son poste sur le ponton. Il fit sa plus grosse prise ce matin là : un control des gardes pêche !
Pour éviter les ennuis et bien décidé à lancer encore sa ligne, Steph décida de prendre la licence de pêche annuelle ! (Avis aux amateurs, nous avons un permis valide jusqu’à l’année prochaine !!!) Les gardes goguenards et sympathiques nous ont alors promis qu’on attraperait d’énormes poissons !
Il faut croire que l’aventure a bien fait rire la faune aquatique car ils ont pris un malin plaisir à éviter la cuillère toute la journée ! Ca nous aurait couté moins cher d’aller chez le poissonnier du coin !!!
Nous étions encore plus dépités en voyant apponter deux pêcheurs en barque qui semblaient avoir fait bien meilleure pitance. Mais nous n’avons pas tardé à comprendre que leur secret résidait certainement dans la Zubrowska ! Moralité en Pologne un bon pêcheur est un pêcheur enivré !!!

Mais ce ne fut qu’une petite déception, largement compensée par la beauté du paysage, qui nous réservait encore des surprises. Nous ne découvrîmes sa dimension spectaculaire qu’au petit matin, réveillés par les premiers rayons de l’astre solaire. Masqué par une épaisse brume, il diffusait une lumière opalescente, irisée, rendant l’atmosphère impalpable, presque surnaturelle. Nous nous sommes levés en chuchotant comme par peur de briser la magie de ce moment. Il semblait que plus le soleil montait, moins son lit de brume ne voulait le laisser s’échapper et l’enveloppait de vapeurs langoureuses. La lumière s’accentuait d’avantage à chaque instant, devenant presque métallique, changeant le ciel en halo d’or et les eaux en un flot d’argent.












Et dans ce spectacle féérique évoluaient mouettes et grèbes, plongeant activement dans les ondes laissées par les bouches des poisons, eux aussi en chasse, aux premières heures de l’aube.


C’est dans de tels moments que l’on se sent privilégiés de pouvoir assister à un tel réveil de la nature.
C’est un cadeau qui nous réconcilie instantanément avec notre lit étroit et tous les aspects inconfortables du bivouac.




Car c’est un bonheur inestimable que de pouvoir assister à de tels spectacles du fond de ses couvertures, dans un lit à ciel ouvert !


Le deuxième matin libéré de l’enveloppe de brume, nous offrit un visage encore différent et tout aussi splendide, nous faisant un dernier clin d’œil avant de quitter ce lieu.
Curieuse vie nomade lorsque l’on y songe, qui permet de contempler des endroits merveilleux, mais qui pousse toujours à les quitter, pour continuer, pour voir plus loin, pour en découvrir d’autres …



Et notre prochaine découverte était de taille : Berlin. Après la Pologne nous entrions en Allemagne par sa capitale, qui n’est située qu’à 50 km de la frontière polonaise. Nous nous sommes alors replongés dans l’histoire, celle d’une période qui concerne notre siècle, une époque des plus sombres …


Arrivant à Berlin par l’Est, nous ne pouvions nous empêcher de penser à la longue séparation de l’Allemagne et à sa capitale dont la situation, avec le recul était des plus aberrante. En visitant les restes du mur de Berlin, on comprend mieux ce qu’à pu être ce « mur de la honte » et l’on ressent presque ce sentiment vis-à-vis de ce qu’ont pu faire les hommes à cette époque. Nous avons fait un bond dans nos leçons d’histoire que nous avons rafraichies en nous procurant quelques documents.

C’est au pied de cette construction que l’on réalise concrètement comment des familles et des amis ont été subitement séparés, par une barrière dont le franchissement illégal signifiait la mort ! Nous avons aussi compris que c’était en fait Berlin Ouest qui était entièrement muré pour empêcher ceux de l’Est d’y entrer, devenant une île au milieu de la RDA …

Bien sûr certains ont quand même tenté de passer, par toutes sortes de moyens : en escaladant le mur, en creusant des tunnels, voir même en fonçant dedans en buldozer ! D’autres aussi ont essayé d’enfoncer les barrières aux check points avec des voitures ou des bus blindés …Un petit nombre y est arrivé, comme ce camion avec lequel trois jeunes berlinois de l’Est réussirent à fuir.
Un graffiti célèbre du mur de Berlin montre la fameuse « Traban », devenue presque une emblème de cette époque, traversant le mur de béton.
En regardant le tracé de la fortification sur un plan de la ville, on ne peut s’empêcher de se dire :
« Alors ici on serait à l’Est, et là on passe à l’Ouest. Ah et là on se serait fait tirer dessus, nous sommes dans la « dead zone » entre les deux murs … »
Tout cela semble déjà si loin aujourd’hui alors que l’on peut traverser toute l’Allemagne d’Est en Ouest sans être inquiété, et qu’à Berlin se déroule un des plus grand et des plus débridé festival d’Europe : la Love Parade, qui accueil des jeunes du monde entier !

Nous avons logé à Berlin Est, arrivants pleins d’idées reçues, imaginant ce côté marqué par l’architecture morose de l’époque soviétique. Et nous y avons découvert un des quartiers les plus sympathiques de la ville, un lieu plein de vie, de familles avec leurs bébés se mélangeant aux « punks » et aux « gothiques » au milieu des multitudes de terrasses de cafés et de restaurants.

C’est incroyable de réaliser qu’avant la chute du mur, il y a à peine 16 ans, nous n’aurions jamais pu effectuer ce voyage car l’Europe était presque imperméablement coupée en deux… Finalement notre parcours s’est déroulé aux trois quarts à travers les anciens états du bloc soviétique : depuis l’ex Yougoslavie jusqu’à ce retour par l’Allemagne de l’Est !
Nous comprenons maintenant combien le communisme et l’influence soviétique ont été une des trames importantes du voyage et que la compréhension du passé de tous ces pays a été essentielle pour pouvoir aborder ces différentes cultures. Malgré la diversité des traditions et la forte volonté dans beaucoup de pays de les faire revivre, tous ont été marqués profondément par cette même domination russe. En terminant par Berlin, nous quittons l’ancienne sphère soviétique par un des symboles les plus forts de sa domination, et de sa chute …


C’est plongés dans ces réflexions, et dans bien d’autres, que nous avons laissée dernière nous la capitale d’Allemagne. Depuis que nous avons amorcé le retour, nous avons commencé à nous figurer tout ce que cela représentait. Nous nous sommes réjouis parfois d’avoir encore tous ces kilomètres pour s’habituer à cette idée et ne pas être propulsés par avion à Roissy, comme débarquant de la lune !

Mais maintenant rendus dans un pays frontalier de la France, nous avions beau avoir du mal à réaliser que nous étions si proches, il fallait cependant en convenir … et accepter.
Malgré tout, cela reste difficile « d’atterrir » après huit mois de vagabondage...
Ainsi pour cette raison, mais aussi car nous tenions à éviter les reliefs (par respect pour notre vieille Ami) nous avons convenu de passer par les plats pays du Nord : La Hollande et la Belgique.



Nous nous sommes donc dirigés plein Ouest, traversant toute l’Allemagne du Nord, en direction du pays des moulins. Mais nous ne nous attendions pas à croiser ces géants du vent bien avant la frontière … Leur silhouette se détachant dans une belle lumière de fin de journée, nous n’avons pas résisté à faire une halte. Nous avons alors découvert un véritable village d’autrefois, reconstitué en un musée à ciel ouvert. Leurs longues ailes s’élançaient, rivalisant avec les clochers étincelants d’une superbe église de style orthodoxe, entièrement en bois.













Ce fut notre dernière étape allemande, avant d’entrer en Hollande le lendemain. Là notre préférence pour les petites routes tranquilles de campagne allait être bien contrariée. En effet le réseau routier hollandais est en majeure partie constitué d’autoroutes ! Force était de constater que de toutes manières nous n’aurions pas le choix de faire les derniers 50 km jusqu’à Amsterdam par cette voie … Après avoir commencé par l’éviter, nous nous sommes rendu compte que notre progression zigzaguait autour de la voie rapide et que nous tournions longuement dans les villages avant de trouver notre chemin. Nous avons donc convenu qu’il valait mieux se lancer sur l’autoroute, sachant qu’elles sont gratuites et gageant que nous pourrions suivre le rythme …
Ce ne fut pas chose simple, Stéphane conduisait le nez rivé dans son rétroviseur, pour prévenir des écarts que faisaient certaines voitures arrivant comme des balles par l’arrière. Nous tenions difficilement le 80 km/h, un peu inquiets d’en demander autant à notre vieille acolyte qui semblait encore avoir de la vigueur malgré les vibrations et l’intense vrombissement de son moteur. En contradiction avec ce que veut la coutume, ce fut avec soulagement que nous accueillîmes les ralentissements à l’entrée de la ville !

Nous débarquâmes ainsi dans la capitale de Hollande un samedi soir, jour le plus animé de cette ville insolite, donnant un peu au novice l’impression d’arriver en pleine fête nationale ! Mais c’était simplement un samedi comme un autre, dans un centre ville grouillant d’une population débridée et variée, se déplaçant en foule compacte dans les ruelles, s’attablant bruyamment aux terrasses des pubs et restaurants, s’interpellant ou éclatant en fous rires à tous les rivages des canaux ! Une ambiance plutôt joyeuse et festive qui vous gagne rapidement, même si l’on se sent un peu « décalé » en atterrissant au milieu de cette atmosphère enfiévrée. D’autant plus lorsque, nous perdant entre canaux et ruelles, nous n’avons pas tardé à nous retrouver dans le fameux « quartier rouge », situé en plein centre ville …
Arrivant fraîchement de pays plutôt moins permissifs, cela paraissait un peu étrange d’évoluer dans des venelles éclairées de lanternes rouges ou des femmes en tenues légères et provocantes discutent le prix de la passe à la porte de leur « vitrine » avec les clients de passage, avant de refermer sur eux un rideau bienséant … Ou encore de passer devant les terrasses des « coffe shops » ou des gens de tous âges et de toute appartenance sociale, discutent en sirotant un jus de fruit avec un gros « pétard » de marijuana aux lèvres, distillant une forte odeur d’herbe tout autour !
Et même si tout ceci est de notoriété publique, cela reste stupéfiant de l’observer réellement.
Cette ambiance enflammée et la diversité des personnes qui l’anime, aussi bien résidents que touristes de tous pays a inspiré a Stéphane une image fort bien sentie : « Amsterdam, c’est la grande cour de récré de l’Europe » !!!

Mais l’aspect « récréatif » de cette ville est loin d’être son seul atout car le cadre de ces festivités est absolument superbe. C’est le lendemain au grand jour que nous avons pu l’apprécier dans toute sa splendeur. Construite autour du fleuve Amstel, tout son centre ville est parcouru de canaux circulaires, creusés à l’origine pour le drainage des terres cultivées.

Aujourd’hui ils servent de voies navigables pour le transport de marchandises et surtout les visites touristiques de la ville. Ce réseau de petits canaux et de ponts qui les enjambent, reliant d’étroites rues parfois envahies par la végétation donne un charme incomparable à la ville.


Ses longues maisons étroites et élancées, toutes en fenêtres et en briques colorées, font l’originalité de l’architecture caractéristique d’Amsterdam.
Elle est notre quatrième ville de canaux sur notre route de l’eau, mais aucune ne se ressemble et toutes nous ont séduites.




Nous ne pouvions cependant pas quitter la ville avant d’avoir vu son fameux port si célèbrement chanté par Brel. Dans la partie la plus intéressante qui possède un musée de la marine sont amarrés de vieux bateaux en bois, magnifiquement restaurés. Et nous nous sommes plus à rêver d’aventures maritimes échangeant le temps d’un songe notre volant contre un gouvernail …












Mais la découverte d’une compatriote Citroën (l’unique Ami 6 rencontrée dans tout le voyage ! ) a tout suite plongé Stéphane dans une série de clichés passionnés et de réflexions de spécialiste du style : « Etonnant cette berline « club » avec un démarrage à tirette …
Sachant que la notre n’est pas tout à fait une club mais qu’elle possède le même type de démarrage provenant du model 6 volts de 1966…»
… Avis aux connaisseurs …

C’est assez fièrement que nous avons retrouvé la notre, la trouvant rutilante malgré toutes ces épreuves à côté de sa consœur qu’on pourrait qualifier de « dans son jus » !
Et actionnant sa « tirette » nous l’avons lancée pour sa dernière ligne droite avant la France : La Belgique !

Ces trois jours en Hollande ont été la dernière pause que l’on s’accordait avant de rentrer car seulement 911 km nous séparaient encore de la maison. Après les étapes que nous réalisions en Russie, cela ne représentait plus qu’une bagatelle !
Et ce moment fut sans le vouloir, l’occasion de faire le point sur tous ces kilomètres et sur le périple que nous venions de réaliser, d’essayer de comprendre les sentiments complexes et confus qui se mêlent à la veille du retour …Ce qui finalement permet d’accepter cette fin inéluctable et de même s’en réjouir car elle signe la fin d’une histoire, mais le début de bien d’autres …

Nous avons donc traversé la Belgique rapidement, ne nous arrêtant que le temps de déguster une « moule frite » à Namur, et de savourer notre avant dernière nuit dans la voiture, camouflés dans un chemin forestier.














Le lendemain nous apercevions non sans émotion l’ultime frontière : la France !!!



Et pour l’anecdote, en guise de comité d’accueil notre première rencontre fut celle de la Gendarmerie Nationale, au premier rond point du premier village de notre cher pays !



Pour fêter l’arrivée, en bon français, la première chose que nous fîmes fut d’aller boire un café au bistro du coin, où la télévision diffusait une émission sur les dégâts de gibier ! Puis de faire une rasia à la boulangerie et de s’offrir chez l’épicier un bon fromage coulant et du saucisson d’Auvergne !!!
Que voulez vous on a beau se faire au mouton et au thé salé, il n’y a pas français plus heureux que celui qui retrouve après tant de mois de privation ses authentiques produits du terroir !

Nous étions alors dans les Ardennes, quasiment à la perpendiculaire du Beaujolais. Il nous fallait mettre le cap plein Sud en n’empruntant si possible que les petites départementales. Elles ont l’avantage … de faire durer le plaisir de la balade !
Vous pensez peut-être que l’aventure est maintenant terminée, que pouvait-il bien nous arriver maintenant que nous étions en territoire connu et si bien sécurisé ?
Une panne bien sur !!!

Il faut croire que l’Ami6 n’était pas plus pressée que nous de rentrer ! Alors que nous nous arrêtions pour regarder des oiseaux au bord d’un étang, histoire de traîner encore un peu, notre camarade fatiguée a refusé de repartir. Croyant à une blague nous avons insisté sur le démarreur tant et si bien que nous l’avons presque noyée !
Le coup de la panne à moins de 100 km de la maison, on ne s’y attendait vraiment plus !
D’autant que c’était la première fois depuis le début du voyage qu’elle refusait de démarrer !
Stéphane croyant à un caprice et ne tenant pas plus que cela à déballer les outils et mettre les mains dans le cambouis décida d’attendre un peu avant d’insister à nouveau.
Rien à faire, elle avait décidé qu’on la chouchoute jusqu’à la fin et elle avait une envie impérieuse qu’on lui gratte un peu les bougies !
Il a bien fallu se rendre à l’évidence, c’était elle la plus forte et il fallu sortir la clef à bougies.
Après les avoir remplacées par des moins vieilles et s’être excusés de n’avoir rien de mieux pour le moment, elle est repartie comme une fleur, apparemment satisfaite.

Quelques heures plus tard nous arrivions dans les douces collines du Haut Beaujolais, par la magnifique route de Cluny. C’est alors que nous avons ressentit l’allégresse de retrouver un paysage qui nous est cher, à l’heure du soir où il est le plus beau. Ôtant le toit ouvrant, nous avons laissé éclater notre joie soudaine,embrassant la vue sur la plaine de la Saône et respirant l’odeur des sapins qui recouvrent le mont pointu du Tourvéon surplombant la maison. Nous étions de retour, nous nous sentions chez nous et nous étions heureux.
Nous rentrions finalement à la maison au volant de notre « vaillante », le cœur remplit d’images et d’émotions, se murmurant au fond de nous : « On a réussi » !!!




Il est encore un peu tôt aujourd’hui pour pouvoir faire un bilan de cette aventure, nous manquons de recul sur ces huit mois. Et même si nos pieds sont bien à Beaujeu, nos esprits se sont un peu égarés entre Ulan Bator et St Petersburg … Nous attendons qu’ils nous rejoignent !

Mais en quelques chiffres, notre Route de l'eau nous a fait parcourir prés de 30 000 km (29729 exactement) dans 18 pays différents.

Nous restons donc en ligne car nous avons encore de la matière pour faire vivre ce blog !
Il reste toutes les photos prises avec l’appareil argentique, qui promettent d’être parmi les plus belles…
Nous prévoyons aussi de mettre en lien des séquences vidéo inédites, des morceaux de choix réalisés tout au long du voyage !!! ;-)

Et surtout nous attendons avec impatience vos derniers commentaires ! Car pour être très honnêtes ce sont vos messages qui ont permis à ce blog de perdurer tout au long du voyage.
Sans vos retours pleins d’humour ou d’encouragements, nous aurions probablement abandonné sa rédaction car cela demandait des heures de préparation. Nous avons continué car nous savions que vous nous lisiez, et aujourd’hui nous réalisons qu’il constitue un formidable carnet de bord !
Merci à vous tous qui nous avez lu, et qui avez participé à cette belle balade entre web et réalité !

Pour les plus timides ou pour ceux qui souhaitent nous laisser des messages personnels (ou professionnels : éditeurs, mécènes, grossistes en pièces détachées …) nous avons créé une boite mail de la route de l’eau : routedeleau@hotmail.com

N’hésitez pas à l’utiliser.

Dans l’impatience de vous revoir ...

mercredi, octobre 11, 2006

Sur les traces de Michel Strogoff

Tel le héro de Jules Vernes, notre mission était de traverser la Sibérie de Irkoutsk à Moscou, et même au-delà, jusqu’à St Petersburg. Tant de kilomètres à parcourir, et autant de d’aventures et de périls qui nous guettaient !

Mais point de « Tarares » sauvages à affronter, point d’ours sibérien à pourfendre ni de geôles desquelles s’évader … Nos seuls tatares furent les policiers russes, nos ours des chiens affamés et nos sombres geôles des hôtels plutôt confortables !!!



Mais nous avons quand même du mener nos trois chevaux (autre nom de l’Ami6) à travers les trous sournois des mauvaises routes, réparer notre attelage sur le vif comme l’on changeait les essieux en abattant un arbre, affronter les moustiques impitoyables et en horde supérieure en nombre, lutter contre des vents violents et des pluies menaçantes qui contraient l’avancée puissante de notre machine, et résister aux premières vagues de froid nous saisissant au réveil, et gelant jusqu’à l’intérieur de la voiture ! …

Notre récit commence aux portes de la Russie, loin à l’Est, quelque part entre Ulaan Baatar et Irkoutsk. Nos deux aventuriers entamaient un long retour après un exil de 7 mois à travers des contrées peu fréquentées. Il leur faudrait parcourir 6900 verstes (soit environ 7000 km) à travers forêts et montagnes, steppes et marécages pour atteindre leur objectif : l’Europe !



Quelques verstes à peine après avoir franchi la frontière, la forêt luxuriante refaisait son apparition. Et quel accueil, elle s’était parée de ses plus beaux atours. L’automne avait déjà saisi les arbres de sa main gantée de jaunes et d’ocres, et les tons chauds les plus chatoyants illuminaient les cimes frémissantes. Bouleaux et sapins ondulaient dans une brise exaltant leurs parfums d’humus et de résine. Nous n’étions que mi-septembre mais déjà l’automne battait son plein et ils pénétraient dans la vaste forêt sibérienne au moment où le festival des couleurs était à son apogée. Un véritable enchantement après toutes ces semaines passées au cœur des étendues steppiques. Les habitations aussi avaient changé et les yourtes avaient laissé place aux petites maisons de bois sibériennes.



Leur itinéraire devait d’abord les mener dans la capitale de la Sibérie asiatique : Irkoutsk. La route principale qui s’élance au Nord depuis la Mongolie, se divise après 220 verstes (235 km), d’une part vers l’Est, d’autre part à l’Ouest. La route de l’Est jusqu’à Vladivostok les avait bien tentée fut un temps, leur ouvrant la porte de l’évasion vers le Canada, et d’un retour par l’Est, réalisant ainsi, un tour du monde !… Mais l’organisation d’une telle entreprise s’avéra trop couteuse pour leurs bourses déjà bien amoindries et pour leur fidèle Ami6, elle aussi bien éprouvée par toutes ces verstes déjà parcourues.











La voie de la raison leur dicta de choisir l’Ouest pour rentrer plus directement. Après avoir suivi le soleil levant, ils se dirigeraient maintenant vers les lumières du couchant.


Cependant il leur fallait commencer par réussir l’épreuve des « montagnes russes » ! En effet le lac Baïkal est cintré par des reliefs assez abrupts. Et leurs trois chevaux se démenaient vaillamment, tantôt tels de « hardies colombes » dans les descentes, tantôt se trainant comme des « escargots du diable » dans les côtes ! Mais encourageant toujours leur monture ils veillaient à la ménager suffisamment, l’objectif étant de rentrer certes, mais au volant de leur dévouée Citroën.

Quand le premier surplomb leur laissa entrevoir le fameux lac Baïkal, ils restèrent sans voix : son immensité était telle qu’ils croyaient voir la mer ! Un vent furieux soufflait ce jour là et d’improbables vagues venaient se briser sur ses berges. L’écume qui se mouvait à la surface le rendait plus impressionnant encore et les fragiles barques de pêche étaient restées amarrées sur son bord. Nos deux amis ne purent résister à l’envie d’aller y plonger la main, immortalisant cette rencontre avec le plus grand et le plus profond lac du monde. Ils auraient souhaité prolonger l’admiration de ce spectacle qu’ils ne reverraient peut-être plus jamais, mais la pluie qui avait décidé par malchance de s’abattre ce jour là, les força à renoncer avec regret à leurs projets de bivouac au bord du lac.


Ils poussèrent ainsi leur étape jusqu’à Irkoutsk, roulant pendant toute la journée sur environ 457 kilomètres … Epuisée par ce rythme soutenu et les reliefs prononcés, leur courageuse Ami 6 vint à bout de la dernière côte en « première ». Ils décidèrent que tous avaient bien mérité de récupérer et la conduisirent à une écurie confortable où attelage et équipage purent prendre un repos mérité. Heureux d’avoir trouvé une auberge plus agréable que les sinistres hôtels soviétiques auxquels ils s’attendaient, ils prirent à peine le temps de profiter de cette ville charmante. Irkoutsk est pourtant un agréable lieu de villégiature en été et une destination fort romantique quand ses coupoles se couvrent de neige et ses ponts de givre en hiver.
Mais ils ne devaient pas oublier leur but : réussir à traverser la Russie dans le temps impartit. Leur mission devait gouverner leurs actions et, malgré l’envie qui était grande de visiter un peu mieux cette magnifique ville et ses environs, dés le lendemain matin ils filaient à nouveau sur la grande route sibérienne.
Cet axe de communication est l’unique route qui, traversant toute la Sibérie d’Asie en Europe relie Irkoutsk à Moscou. Cette voie historique était déjà celle qu’avait fait emprunter Jules Vernes à son héros, Michel Strogoff, dans les années 1860, mais en sens inverse pour accomplir sa mission pour le Tzar.

Après cette étape d’Irkoutsk donc, point de repos jusqu’à Novossibirsk. Il fallait prendre de l’avance pour parer à toute éventualité. De plus ils avaient pris des informations, qui s’étaient révélées fâcheuses, sur l’état de la route. En effet, ils savaient que cette portion était fort dégradée et ils s’attendaient à ce que leur cadence soutenue soit quelque peu ralentie. Cela n’était pas pour les réjouir, craignant aussi pour la santé de leur véhicule.
Environ 400 verstes plus loin, ils arrivaient sur les premières difficultés. La route pourtant goudronnée était criblée de trous d’un genre nouveau par rapport à ceux qu’ils avaient déjà dû éviter dans divers pays. Cette fois ils n’étaient pas nécessairement profonds, mais en si grand nombre et si serrés qu’il était impossible de les contourner. Ils étaient donc contraints de les franchir très lentement afin de ménager jantes et amortisseurs. Mais le pire les attendait et c’est bientôt la piste qui les accueilli, poussiéreuse et irrégulière. Et c’est dans le halo opaque et suffoquant soulevé par les énormes semi-remorques qu’ils durent poursuivre leur chemin.

Nos voyageurs se relayèrent au volant pour parcourir les 1900 verstes (presque 2000 km) qui séparent Irkoutsk de Novossibirsk. Ils franchirent cette distance en 4 jours, faisant parfois des étapes de 600 km, même dans ces conditions difficiles. Ce n’est que le soir, à la lumière du couchant qu’ils se décidaient enfin à prendre quelque repos autour d’un feu de camp.
L’un d’entre eux, allumé auprès d’un petit étang qui reflétait les délicates couleurs du crépuscule, promettait une belle soirée pour terminer cette longue journée. Mais ils réalisèrent, alors qu’ils s’installaient, que l’étang abritait de détestables hôtes et qu’il en était littéralement infesté : d’affamés moustiques ! Les insectes ailés étaient si voraces, qu’ils durent se couvrir le visage et les mains, et malgré cela, ils furent criblés de piqûres.
Ils tinrent bon cependant, ne voulant point chercher un autre refuge à cette heure avancée. Mais le sort voulu leur donner raison et une fois la nuit tombée, la température chuta et les venimeux diptères, comme par enchantement, disparurent !


C’est finalement à quelques centaines de verstes de Novossibirsk qu’ils retrouvèrent une route plus carrossable. Ils se réjouissaient de pouvoir détendre l’attention soutenue que demande la conduite sur piste quand, dans la matinée, Stéphane décela une vibration anormale au niveau de son pied gauche. Stoppant alors la voiture, il s’empressa de se pencher sous le châssis pour inspecter l’origine de ce bruit suspect.
- « Diable ! » s’écria-t-il.
- « Que se passe-t-il ? » s’enquit Emmanuelle subitement inquiète.
- « La fixation avant du pot de suspension s’est brisée ! ».
Le rejoignant alors à la gauche du véhicule elle lui demanda timidement :
- « Est-ce grave ? … »
Mais déjà Stéphane était couché sous l’Ami6 et examinait la situation.
- « Cela pourrait le devenir … » concentré, il ne s’étendit pas en explications.
Il ne tarda pas à trouver une solution de secours.
- « Ne t’inquiète pas, cela ne nous arrêtera pas » la rassura-t-il. « En pratiquant deux trous dans le plancher, afin d’y glisser une sangle, nous pourrons maintenir ainsi le pot de suspension en place. »
Et tout en s’expliquant il sortait déjà la malle à outils du coffre. Moins d’une heure plus tard, ils reprenaient leur route mais à une allure moins vive, soucieux de ménager cette attelle provisoire.


Ils attinrent finalement avec soulagement Novossibirsk en fin de journée. Cette grande cité d’environ un million d’habitants, située sur les rives de l’Ob, est devenue la plus importante de Sibérie. Ils eurent bien du mal à s’orienter dans le réseau de larges avenues et à dénicher une chambre et un enclos où mettre leur monture en sécurité. Finalement convenablement installés ils s’offrirent un long repos toute la journée du lendemain et festoyèrent même pour arroser ce jour du 21 Septembre …
Ils se trouvaient alors à quelques 200 kilomètres au Nord de Barnaul. Ils se souvinrent avec une pointe d’amusement, de leur mine inquiète lorsqu’ils arrivaient, 3 mois et demi auparavant dans cette ville. Leur machine surchauffant, s’essoufflant, ils doutaient même qu’elle parvienne à franchir les cols pour entrer en Mongolie (chapitre de L’Altaï).
L’ironie du sort en avait voulu autrement et ils plaisantaient maintenant sur leurs inquiétudes d’alors, ayant fait depuis tant de kilomètres !

Souhaitant qu’ils puissent rire encore de leurs craintes concernant cet ultime passage en Russie, ils reprirent à nouveau la route, reposés et déterminés.
Mais leur trajectoire allait rencontrer un obstacle : la frontière kazakhe !
En effet la route principale de Sibérie, traverse sur environ 200 verstes le nord du Kazakhstan … Jeu de frontières, intérêts politiques, l’affaire n’est qu’un détail pour un russe qui n’a pas besoin de visa, c’est une barrière infranchissable pour tout autre étranger sans possession du « sésame » ….Il leur fallait donc trouver une autre issue sans pour autant perdre de temps. Suivant les traces de leur héros, Michel Strogoff, ils choisirent exactement le même parcours et suivirent la voie historique : celle qui relie Omsk à Ichim et Tyoumen, pour passer l’Oural entre les très anciennes villes d’Ekaterinburg et Perm. Ils se réjouissaient de découvrir le visage de ces cités dont les noms résonnaient encore des descriptions de Jules Vernes.

Ils s’engagèrent sur une route de moindre importance mais très fréquentée, notamment par les énormes Tarentass des transporteurs routiers.
Ils lancèrent leurs trois chevaux à leur plus vive allure et enlevèrent leur véhicule à une vitesse de 66 verstes à l’heure. Ils pouvaient être satisfaits de dévorer ainsi les kilomètres car à l’époque de Strogoff, ils auraient avancé au plus vite à 12 verstes à l’heure avec trois chevaux !
Mais les éléments semblèrent alors se liguer contre eux afin de contrarier leur rapide progression. La pluie et le vent se déchainèrent avec force. Ils pouvaient encore lutter contre la pluie mais Eole avait décidé de souffler bien évidemment de face leur faisant perdre une vitesse considérable. Leurs trois destriers de démenaient contre cette force antagoniste, et donnaient vaillamment toute leur puissance. Mais le vent fou les contraignait à ne pas dépasser les 50 verstes à l’heure.
Ils échouèrent, résignés, mais non vaincus dans un relais de poste où ils purent laisser reposer leur brave monture et se protéger des assauts du vent pour la nuit.
Il souffla ainsi pendant prés de trois jours, durant lesquels ils avancèrent avec peine, prenant leur mal en patience, cherchant aux cimes des arbres agités un signe d’apaisement.


Ils trouvèrent refuge après 1000 verstes à Ekaterinburg, la belle ville qui annonce la fin de la Sibérie. Cette agglomération est la dernière de la grande région du froid, au pied des monts Oural. En effet la chaine de l’Oural, comme le fleuve du même nom, possèdent l’éminent rôle géographique, de séparer l’Europe de l’Asie. Ils décidèrent donc de faire halte, avant de passer la barrière de montagnes, qui les projetterait du côté européen. Encore une fois les souvenirs ressurgirent : traversant il y avait quelques mois seulement auparavant le fleuve Oural sur le large pont Abay, ils étaient entrés cette fois en Asie … (chapitre « Russie partie 1 »)
Ils en profitèrent pour s’occuper un peu de leur fidèle Ami6. Elle méritait bien une bonne douche ainsi qu’une huile fraiche pour son moteur et des bougies neuves. Une rapide visite de la ville leur permit d’admirer ses belles façades souvent colorées de bleu et les clochers ventrus des églises orthodoxes. Ce décor vieux de plusieurs siècles contrastait avec la modernité de certains immeubles qui avaient été intégrés parfois harmonieusement à l’architecture générale. C’était la plus jolie ville russe qu’il leur était donné de voir après Irkoutsk. Même si l’étape fut courte, elle n’en fut pas moins fort agréable et efficace, et ils repartirent le lendemain certes un peu retardés, mais avec des chevaux frais.

Ils espéraient que leur monture encouragée et bichonnée ne nécessiterait plus de halte prolongée. Ils s’exhortèrent à parcourir au moins 400 kilomètres par jour jusqu’à Moscou, encore distante de 1880 verstes, soit presque 2000 km. C’était la condition, s’ils voulaient gagner la capitale et voir le Kremlin d’où le courrier du Tzar était partit …

Il leur fallait d’abord franchir la fameuse montagne qui, s’ils la savaient très ancienne, leur faisait craindre quelques côtes difficiles. Il n’en fut rien et ils traversèrent dans une passe où l’altitude ne devait pas excéder les 600 m. Ce fut presque décevant car le fantasme était grand autour de cette frontière symbolisant les « Portes de la Sibérie » ! Cette terre si fertile pour l’imagination, et que beaucoup situent loin au Nord Est de la Russie, commence en fait dés le versant Est de l’Oural. Des exilés qui le franchirent à l’époque du Tzar, la plupart ne revinrent jamais, et l’on avait coutume de dire que « tout homme qui passait les monts Oural entre les gendarmes ne devait plus jamais les franchir » (Jules VERNES).
Aujourd’hui encore il existe une certaine scission entre la Russie de l’Est et celle de l’Ouest, et bien des citoyens russes ne sont jamais allés d’un côté ou de l’autre de ces fameuses montagnes !
L’Ami 6 et ses passagers les franchirent en moins d’une journée et furent le soir même au-delà de Perm. Ils avaient dés alors parcouru plus de kilomètres en Russie que bien des habitants de ce pays.
Il sembla, par un heureux hasard que le climat fut désormais de leur côté. Les températures se radoucirent et les nuages s’étaient enfin volatilisés. Ils avançaient à nouveau à un rythme soutenu et ils purent retrouver le plaisir des bivouacs en pleine nature. La douceur de l’air et le crépitement du feu de bois laissait à penser qu’ils avaient laissé les pluies automnales derrière eux et que le franchissement des montagnes les mettait à l’abri des premières rigueurs de l’hiver sibérien.
Mais ils ne tardèrent pas à se faire rattraper et c’est au petit matin, lors d’un réveil au bord de l’immense Volga qu’ils retrouvèrent la pluie. Bien grande était leur déception car ils espéraient pouvoir admirer le lever de soleil sur ses eaux. Mais ils avaient pu saisir la veille les derniers rayons du soir, et un doux crépuscule s’offrit à eux sur ce fleuve qu’ils croisaient pour la seconde fois, bien en amont de son delta (chapitre "Russie partie 1 »).
Cette énorme rivière prend sa source au nord de Moscou et vient terminer sa course, après s’être étalée en nombreux méandres et réservoirs, dans la mer Caspienne.
Ils suivirent son cours jusqu’à Nizni Novgorod pour atteindre le lendemain la tant attendue Moscou !

Deux cent verstes avant d’être en vue de la citée, la circulation devint alors plus dense et menaçante. Elle demandait une attention de tous les instants. Tarentass et télègues (Lada et Mercedes) survenaient de toutes parts, doublant dangereusement, ne maitrisant pas leurs chevaux emballés et ne respectant aucun code de bienséance ! Nos voyageurs aguerris n’avaient jamais vu pareille conduite proche de la folie et relevant d’une telle inconscience. Ils ne dénombrèrent pas moins de 5 accidents à l’approche de la ville. Mais c’est avec succès qu’ils pénétrèrent jusqu’au centre ville, sans heur et sans même une égratignure.

Ils avaient eu peu d’espoir au début du voyage d’avoir suffisamment de temps pour s’arrêter dans la capitale. Mais l’avance qu’ils avaient su prendre, leur permit cette fantaisie. Ils touchaient non pas au but, mais au commencement du roman de Jules Vernes : le palais du Tzar de Russie.
C’est devant le Kremlin, lieu plein de mystères et de secrets, que nous remerciâmes M. Jules Vernes de nous avoir tant inspirés, et si bien accompagné avec son roman palpitant tout au long de la route. Nous laisserons là nos envolées lyriques étant remontés à la source de l’histoire, et espérant vous avoir autant divertis à la lecture que nous nous sommes amusés à l’écriture.

Et c’est avec une certaine émotion que nous garâmes notre vieille Ami6 face aux murs rouges du Kremlin. A chaque fois c’est un nouvel étonnement et une certaine satisfaction d’atteindre des lieux qui ont nourri notre imaginaire pendant tant de kilomètres.

La Place Rouge ! Elle s’offrait devant nous, encadrée par les fortifications du Kremlin, le magnifique bâtiment vermillon du musée de Moscou, l’immense et historique Goum, un centre commercial logé dans une architecture splendide, et, tout au bout, se dessinant sur le ciel comme d’énormes sucres d’orges, les clochers de la cathédrale St Basil.
Nous avions bien quelques images en tête de cette place mondialement connue, mais c’était une réelle surprise de la découvrir, finalement si différente et plus belle que ce que l’on se représentait. Nous ne savions même pas que s’y trouvait le tombeau de Lénine, l’homme dont on s’amusait à dire qu’il est peut-être celui dont on a fait le plus de statues au monde !!!












Et les surprises ne manquèrent pas dans cette découverte du centre de Moscou, car les environs du Kremlin sont vraiment charmants. La citadelle est bordée d’un joli parc où éclabousse une superbe fontaine, et d’un petit canal ou moscovites et touristes aiment s’y promener. Sur son autre façade c’est la Moskova qui coule à son pied et offre depuis les ponts qui l’enjambent une superbe perspective sur l’ensemble.










Mais le plus surprenant est encore la visite du Kremlin même, le foyer de la politique russe ! On y découvre alors au moins 5 églises et cathédrales. On réalise ainsi que ce « Kremlin » souvent employé pour évoquer le gouvernement russe, est un palais. Autrefois lieu de résidence des tzars ce sont eux qui ont fait construire ces sanctuaires religieux, pour eux-mêmes et pour la cour. Mais celles que nous avons pu visiter sont d’un style étrange, très austères et couvertes de peintures sur l’ensemble des murs.













Nous avons ainsi trotté la journée durant dans tout le centre ville, retrouvant avec plaisir le charme et la belle architecture des grandes capitales européennes.

Nous avons aussi pu observer quelques beaux exemples de « look russe », dans cette ville branchée. La jeune femme russe porte souvent la crinière longue, abondante et plutôt blonde, la jupe courte, très courte, et le talon haut, très haut … Et leurs petits volants affriolants qui s’agitent juste sous le pli de la fesse sont un appel au vent fripon !
Mais cela semble apparemment naturel pour tout le monde … Juste une conception plus osée de la féminité …



Mais nous ne pouvions malheureusement pas nous attarder plus d’une journée dans la fourmillante cité de 12 millions d’habitants. Nous tenions à nous rendre à St Petersburg avant de quitter la Russie. Tout d’abord par curiosité pour la belle « Venise du Nord », ensuite pour y retrouver un ami qui nous avait chaleureusement aidé lors de notre première entrée en Russie (chapitre « Russie partie 1 »).
Environ 700 km séparent Moscou de St Petersbourg, nous comptions donc 1 jour et demi de liaison. Il nous en faudra bien deux, car la pluie ayant décidé de ne plus nous lâcher. Nous avancions plus prudemment car la conduite furieuse des autres automobilistes ne s’était pas calmée, même avec la mauvaise visibilité … De plus, après 300 km, ayant joué des essuie-glaces pendant toute la journée, nous les sentions faiblir quand ils finir par refuser d’essuyer une goutte de plus, au moment où nous cherchions un bivouac … Nous ne tardâmes pas à nous arrêter et une forte odeur de roussi envahit la voiture … Nous pensâmes alors que les essuie-glaces étaient définitivement « cramés »! Nous priâmes pour qu’il cesse enfin de pleuvoir le lendemain.


Fort heureusement c’est nappés dans une douce brume que nous nous réveillâmes au petit matin. On fit aussitôt rugir notre machine et nous nous lançâmes à nouveau sur la route. Quelques kilomètres plus loin, nous nous faisions doubler par un motard (chose rare à cette saison déjà avancée) qui nous fait signe de nous arrêter. Et là surprise, l’homme est français et il fait le pari, peut-être encore plus fou que nous, de traverser la Russie depuis le Japon, jusqu’en France !!! Mais le plus incroyable, et nos amis motards en conviendrons, c’est qu’il le fait au guidon d’une 250 Virago !!! Pour ceux qui veulent en savoir plus sur cette autre épopée voici son site :
www.blocteur.net/blog
Lui, suit les traces de Madame de Bourboulon, voyageuse du 19 siècle, qui a inspiré Jules Vernes pour Michel Strogoff ! Belle coïncidence de se rencontrer sur la route.
Du coup nous nous sommes racontés tout cela autour d’un café et nous sommes retrouvés un peu plus tard à St Petersburg.



C’est donc après un ultime bivouac que nous atteignîmes la belle ville du Nord.




Comme chacun le sait, St Petersburg est une superbe cité, parcourue de canaux. Construite sur d’anciens marais, elle s’avance sur la mer baltique, autour de la rivière Neva.










Cette ville si célèbre, qui fut la capitale de Russie pendant de nombreuses années n’a que 300 ans ! Cela est surprenant quand on voit les bâtiments qui paraissent très anciens et l’ensemble presque intact de cette architecture historique.
Pierre le Grand qui fit naître cette ville lui offrit les plus grands architectes européens. C’est peut-être pour cette raison que les occidentaux sont si sensibles à son charme car certaines de ses rues semblent s’inspirer des plus belles avenues parisiennes, en beaucoup plus coloré cependant. Il semble que la révolution soviétique n’a pas eu prise sur cette ville. Nous n’avons aperçu quasiment aucun batiment-bloc, lugubre et sombre de cette période.

Mais les toits de pain d’épice de ses églises baroques ne s’y laissent pas méprendre : on est bien en Russie et l’on sent que tout le charme de cette ville se révèle en fait en hiver…












L’automne, très pluvieux, n’est peut-être pas la meilleure période pour la visiter. Mais les éclaircies fabuleuses dont nous fûmes graciés, nous offrirent des contrastes spectaculaires.












Une autre saison est très appréciée pour profiter de cette ville : l’été et ses nuits blanches ! En effet St Petersburg et située suffisamment au Nord pour connaitre ce phénomène des nuits sans pénombre pendant presque deux mois. La clarté permet de profiter de journées interminables, où l’on se promène tard, où la fête anime parcs, rues et plages, ainsi que les quantités incroyables de bars et de restaurants.

Mais nous n’avons appris tout cela que grâce à nos guides : Inna et Pavel, les enfants d’Alexandre. Nous avions rencontré ce Monsieur lorsque nous avions passé la frontière russe par le ferry, et il nous avait invités à St Petersburg. A l’époque nous ne pensions pas passer par cette ville si au Nord. Mais le destin en a voulu autrement et nous étions ravis de revoir cette charmante personne, très joviale. Il était malheureusement en voyage au moment où nous sommes arrivés, et nous devions rencontrer ses enfants, qui ont à peu prés nos âges.
Ces derniers nous ont fait visiter tous les plus beaux endroits de la ville et nous avons franchement sympathisé. Ils se sont fait un devoir d’être de parfaits guides et nous ont fait passer une excellente après-midi.












Nous devions les revoir deux jours plus tard, Alex étant rentré, nous étions invités à déjeuner chez eux. La maitresse de maison nous avait préparé un festin et nous avons passé une bonne partie de l’après-midi à table ! Mais c’était très sympathique, presque tout le monde parlant anglais nous avons pu facilement communiquer et nous avons passé un joyeux moment, très convivial. Nous espérons vivement qu’ils pourront venir nous voir en France. Nous avons d’ailleurs appris à ce sujet qu’il est aussi difficile pour un Russe de venir en France que pour un français d’aller en Russie ! Il leur faut à eux aussi une lettre d’invitation ! Nous avions pesté contre l’administration russe et ses complications, il faut croire que nous ne faisons guère mieux …


Ainsi se terminait notre séjour à St Petersburg, encore un lieu où nous aimerions revenir, comme des centaines d’autres qui nous ont touché, sur notre route … Il fallait quitter le lendemain la grande, l’immense, la gigantesque Russie. Ce n’était pas sans un léger pincement au cœur que nous prenions la route de la frontière, une nouvelle fois.
Nous étions tous plongés dans l’évocation de ce long parcours de 3 semaines, quand soudain : Les Tartares !!!
Bâton levé, sifflet au bec, ils nous ordonnaient de nous arrêter.
La culpabilité nous tombe sur les épaules tout à coup, mais aucune signalisation, aucun village, rien qui aurait pu nous faire douter de notre innocence : sans doute un ultime contrôle, qui se soldera par « elle a quel âge votre voiture » !
Niet !
Celui-là n’avait pas l’air d’un drôle du tout, et il semblait qu’il y avait « Prrrrroblém » …
Le problème c’est que nous étions arrivés à 74 km/h dans une zone à 60 … Selon les dires du bonhomme car nous n’avons vu aucun panneau … Ca n’est pas la première fois …
On prend notre air bête et contrarié. On fait signe qu’on ne comprend pas le russe, espérant bien que découragé, il nous laisse repartir. Mais c’est un têtu le bougre et muni d’un petit carnet de traduction russe-anglais il nous pointe du doigt :
« Vous avez fait une infraction flagrante »
« Vous avez outrepassé les lois du pays »
« Vous n’avez pas respecté le code de la route » …etc
Bon le message est clair : il n’est pas content, on a fait une Grosse bêtise … Même si on avait l’air bête, on avait bien compris !
Il nous annonce alors qu’il faut retourner à St Petersburg si on veut récupérer nos papiers !!!
Pas question ! Notre visa se termine dans quelques heures.
Là du coup on retrouve nos quelques mots de russe pour lui expliquer que c’est im-po-ssible !
Comment se résout une affaire comme celle-ci d’après vous ? …
Et bien on donne ce qui reste dans le fond du porte-monnaie, et on espère que cela fera l’affaire ….
Et on est repartit.
Et oui, l’Europe, c’est juste là, à 50 kilomètres, mais ne pas s’y tromper, tant que la ligne n’est pas passée, c’est encore bel et bien la loi (ou non loi) russe qui règne.


Cependant ce fut le seul control qui s’est soldé ainsi sur la bonne vingtaine à laquelle nous nous sommes soumis, toujours auprès de policiers courtois et même sympathiques. Nous étions même contents de retrouver des forces de l’ordre dignes de ce nom après les policiers mongols, toujours imbibés d’alcool …
Ainsi quelques dizaines de kilomètres plus loin, nous passions la frontière, rapidement et sans aucun problème, sans même une fouille du véhicule (dommage, on aurait dû ramener une caisse de vodka !).

Nous voici maintenant en Estonie, tout au Nord de l’Europe, le premier des trois pays baltes que nous allons traverser.
Nous garderons un excellent souvenir de Russie qui, alors que nous la redoutions, certainement à cause des difficultés pour y entrer, nous a énormément plus. Nous y avons trouvé des gens conviviaux et souriants (pour ça, la voiture n’y est pas pour rien …) et des paysages splendides et contrastés. Un pays à découvrir, vraiment, car il paraît bien lointain et bien mystérieux aux occidentaux.

Plus que 3 400 km, et le village de St Didier sur Beaujeu sera bientôt en vue !
En espérant que l’Ami 6 voudra encore bien fournir ce dernier effort.